Les nouvelles du concours 2016

Les nouvelles récompensées dans le cadre du concours d’écriture de nouvelles organisé par la librairie sont : 

Dans la catégorie enfants :

-1ères : Elise Seguret et Laura-Salome Charade pour « M.Kersuzan ». 

M. Kersuzan s’affala dans son fauteuil en cuir souple et confortablement bien moelleux dont les accoudoirs portaient des marques de griffures. Son petit bureau d’écrivain publique, situé dans une pièce sombre et froide au fond d’une librairie Valognaise, croulait sous les papiers et les factures. Des gouttes d’humidité tombaient du plafond et la peinture blanchâtre s’écaillait pas endroit. Cela faisait longtemps qu’il n’avait reçu aucun client et venir à la librairie était devenue pour lui une corvée. « Encore une journée de travail » se dit-il, non sans une pointe d’ennui.

La porte s’ouvrit à toute volée sur une jeune femme dans la fleur de l’âge, les joues rosis par le froid, les cheveux en pagaille et yeux vidée de leur âme. L’homme derrière son bureau se leva un peu décontenancé, la pria de fermer la porte puis de s’assoir. La jeune fille s’exécuta énergiquement puis se présenta :

« – Je m’appelle Denise. Je viens de Paris.

-Enchanté. Avez-vous pris rendez-vous ?

-Pour tous vous dire je viens sur un coup de tête. »

L’écrivain griffa soudainement l’accoudoir de son siège par gestes frénétiques et son visage se tordit dans un reniflement bruyant.

Il s’empara d’une feuille blanche et d’un stylo plume qui portait son nom.

« – Que souhaitez-vous écrire ?

-Mon père nous a laissé ma mère et moi quand je n’étais encore qu’une enfant. Je n’ai jamais cherché à le retrouver jusqu’à aujourd’hui, je lui en ai toujours voulu de nous avoir abandonnées. Mais il y a peu ma mère est… décédée d’un cancer. Il fallait que je l’en informe, et en faisant des recherches j’ai appris qu’il vivait dans cette ville »

Tout en écrivant, le regard de l’homme se troubla. Sa main fut animée de tremblements.

« – Et comment… comment s’appelait votre père ?

-Gabriel. »

Le visage de l’écrivain se déforma une nouvelle fois dans bruit peu discret. Il écrivait de plus en plus vite, des gouttes de sueur perlaient sur son front. Il signa la lettre au nom de la jeune femme, cacheta l’enveloppe et y écrivit l’adresse que la cliente lui dictait. L’homme la remercia, se leva, l’invita à sortir et se rassit. Gabriel kersuzan s’écroula alors sur son bureau, en pleurs, tandis que Denise Kersuzan remontait dans sa voiture en direction de Paris déçu une fois encore par la lâcheté de son père.

-2eme : Constance Gonin pour « Le cours de la rivière ».

Joyeuse et insouciante, Amélie se promenait au milieu des nombreuses rangées de livres. Elle aimait cette libraire, petit espace secret et coupé du monde, où elle se rendait souvent. Elle s’y sentait en sécurité, dans son univers, cette petite bulle de savon dans laquelle elle vivait. Ce calme feutré l’apaisait et la rassurait. Elle aimait flâner librement entre les étagères remplies de ce qu’elle aimait par-dessus tout : les livres. Depuis toute petite, elle aimait le toucher, l’odeur du papier, l’aspect d’un livre à la reliure parfaite et aux pages légèrement abîmées. Puis elle avait appris à lire, à déchiffrer ces syllabes qui coulaient comme une rivière tantôt calme tantôt agitée au-dessus de son petit doigt suivant le texte. Elle avait surtout appris à aimer les mots, les mots qui créaient des phrases, les phrases qui créaient un livre, un livre qui créait une émotion. Très vite, elle avait pris du plaisir à lire des livres entiers le soir, dans son lit, à la lumière de sa lampe de poche. Les livres pouvaient la transporter vers un autre monde, comme une porte qui s’ouvre vers un paysage à chaque fois différent. Un livre pouvait aussi bien la faire rire ou bien la faire pleurer, la mettre de bonne ou de mauvaise humeur. Elle vivait elle-même dans un roman, elle était un roman : tous pouvaient voir sa couverture, certains prenaient la peine de lire son résumé, mais peu savaient ce qu’elle avait à l’intérieur : des pages entières de sensibilité, de douceur, cachées sous ce masque, cette couverture qu’elle s’était fabriquée. Mais aussi une histoire qu’elle était la seule à connaître, l’histoire de sa vie, tout ce qu’elle avait vécu, tous ces instants qu’elle n’oublierai jamais. Et cette histoire était inachevée, il lui restait encore bien des pages à écrire.

Soudain, un livre attira son regard. Il était petit et discret parmi les énormes volumes imposants, elle devait bien être la première à l’avoir repéré. Elle n’aperçut d’abord que son dos, sur lequel figurait uniquement un titre : Le cours de la rivière. Inexplicablement, ce livre lui plaisait avant même de l’avoir lu. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que ce livre allait changer sa vie. Elle le saisit et examina sa couverture. Lorsque ses yeux se posèrent sur le nom de l’auteur, en lettres blanches sur fond noir, elle flancha et dut se retenir de tomber à genoux. Était-elle en train de rêver ? Ce n’était pas possible ! Et pourtant ce nom…

C’était le nom de celui qu’elle avait aimé profondément et qu’elle aimait toujours autant. C’était le nom de celui qui l’avait aimée. C’était le nom de celui qui l’avait rendue heureuse durant des années avant de la rendre malheureuse pour toujours. C’était un nom qu’elle n’oublierait jamais. C’était un nom qui resterai graveà jamais dans son coeur et dans son esprit. C’était le nom de celui qui était parti sans qu’elle ne sache pourquoi. C’était le nom de celui qui l’avait abandonnée sans un moindre mot.

Ses mains ne cessaient de trembler sous le coup de l’émotion, elle ne put retenir ses larmes de couler abondemment, comme une rivière. Ainsi, il avait écrit un livre ? Elle se rendait compte que, comme elle, il avait réussi à tourner la page en se réfugiant dans les livres, à oublier grâce aux mots. Les livres aident à oublier le passé.

Amélie souleva la couverture de ses doigts tremblants et tourna la première page. Deux mots, deux minuscules petits mots écrits en italique attirèrent son attention. Ces deux mots allaient changer le cours de sa vie, donner une autre tournure à son avenir. Le monde s’arrêta de tourner autour d’elle, son coeur s’arrêta de battre, il ne restait plus qu’elle et ce livre qu’elle tenait entre ses mains. Deux mots seulement.

« Pour Amélie ».

Dans la catégorie ado :

-1ère : Luna Beauvallet pour « Dans ses yeux ».

Un bruit sourd retentit. Qu’était-ce ? Les visages apeurés autour de moi confirmèrent ma crainte : une bombe venait d’exploser. Comment était-ce possible ? Ici ? Dans mon quartier ? Les cris stridents de la femme qui se tenait à ma droite me firent revenir à la réalité. Mes yeux se levèrent, ils virent le chaos. Les passants hurlaient, couraient, se bousculaient. Cet affreux spectacle montrait ces gens comme si toute leur humanité venait brusquement de disparaître pour être substituée par l’instinct de survie.

Puis un second bruit. Plus sourd que le premier. Une vague de chaleur effleura mes lèvres avant de s’engouffrer dans ma gorge. Mes poumons s’emplirent d’un air brûlant. Chaque inspiration embrasait les moindres parcelles de mon larynx, de ma trachée, de mes bronches. Mon sang semblait s’être arrêté de circuler dans mes jambes glacées. Un froid polaire régnait dans tous mes membres paralysés. Les hurlements de la femme semblaient moins perçants ; un bourdonnement aigu avait en effet envahit mes oreilles et semblait à chaque seconde un peu plus perforer mes tympans. Ce n’était pas réel. Non ça ne pouvait pas être réel. Mais des flammes bien réelles provenaient du bas de la rue et il émanait de ces dernières une fumée noire comme l’encre qui coulait vers moi. Mon corps se décida enfin à se mettre en mouvement. Je couru. Devant moi un enfant boitait, pieds nus. Je remarquai qu’après chacun de ses pas il laissait sur le sol grisâtre une marque rouge, à la manière d’une machine à écrire gorgeant une page immaculée de ses lettres noires. L’enfant était blessé. Je ne l’aidai pas. Je compris que mon corps aussi était animé par l’instinct de survie. Mes jambes accélérèrent laissant l’enfant derrière moi. Survivre. J’essayais de ne pas regarder autour de moi, mais un cri tiraillant me fit tourner la tête. Une jeune fille gisait sur le sol, le visage calciné. Son bras droit n’était plus qu’un morceau de viande déchiqueté. Ses yeux étaient grands ouverts, son visage était paisible, ce n’était pas elle qui criait, elle, elle n’était plus de ce monde. Elle, elle était morte. Non c’était la femme, probablement sa mère qui, après l’avoir traînée jusqu’ici, hurlait en tentant désespérément un massage cardiaque de ses mains ensanglantées. A chaque cri déchirant la femme vomissait une partie de son âme meurtrie. Ses paroles étaient incompréhensibles – était-ce même des paroles ? – mais la douleur qui raclait sa gorge pour venir se mêler à d’affreux sanglots résumait de la façon la plus compréhensible possible le cauchemar environnant. Les victimes de la bombe laissaient derrière elles des victimes de la vie. Je me promis de ne plus jamais détourner le regard. Ce dernier lisait en diagonal toutes les devantures des commerces défilant à toute vitesse, en quête d’un lieu sûr. Il s’arrêta soudainement sur celle de la librairie. M’y rendant très fréquemment, je savais qu’il s’y trouvait un sous-sol. Ma tête se rentra, mes coudes se levèrent, et mon corps, telle une pointe affutée de stylo, transperça la marée humaine en son flanc. Après un nombre considérable de bousculades impitoyables, j’arrivai enfin devant la porte de la librairie. Je poussai brusquement cette dernière, ne manquant pas de faire sursauter les occupants du lieu. Leurs visages étaient paralysés par la peur tandis que ma peur s’atténua à la rencontre de ces visages familiers. Puis je croisai le regard de Salima, ma libraire. En me voyant elle courut vers moi et m’étreignit si fermement que j’en eu le souffle coupé. « Dieu merci tu es vivant ! ». Mon cœur se réchauffa mais d’une chaleur agréable cette fois-ci : Il existait encore de l’humanité sur cette Terre. Lorsqu’elle m’eut lâchée je pris une profonde inspiration. Le doux parfum des livres s’infiltra dans mon corps et acheva de réconforter mon âme. C’était mon odeur préférée. L’odeur du savoir. L’odeur de la connaissance.

Puis un troisième bruit. Plutôt une multitude de bruits en rafale. C’était différent des deux autres, ça ne ressemblait pas à une bombe mais plus à des coups de feu. Je me précipitai à la fenêtre : Quatre hommes entièrement vêtus de noir tiraient aveuglément dans la foule affolée. Des terroristes. Suivant Salima nous courûmes tous en direction du sous-sol. Il ne s’y trouvait que des stocks de livres empilés. Nous nous entassâmes tous derrière ces derniers, puis nous attendîmes. Cependant, étant relativement grand, les ouvrages ne dissimulaient pas mon visage, bien que j’eusse été accroupi. Mon cœur en l’espace d’une minute était parvenu à expulser toute sa chaleur humaine pour redevenir froid. Glacial, il propulsait bien trop rapidement le sang dans mes membres pétrifiés. J’entendais Salima chuchoter, elle priait en arabe. Je tentai de me concentrer sur sa voix afin de me calmer, en vain. Etait-ce seulement des bombes tout à l’heure ? Etait-ce des kamikazes ?

Soudain, nous entendîmes la porte de la librairie s’ouvrir. Mon corps se mît à trembler. Des pas lents, lourds, résonnaient au-dessus de nos corps qui avaient cessé de respirer. Ils firent le tour du lieu, plusieurs fois, avant de s’arrêter au beau milieu de la pièce. Que se passait-il ? Qu’avait-il vu ? Les pas se remirent brusquement en mouvement, ils étaient toujours aussi lourds mais désormais très rapides. Ils s’approchèrent de la porte menant au sous-sol. Il avait compris. Ils entamèrent la descente des marches. Peut-être était-ce un passant qui venait se réfugier ? Les bruits de pas s’intensifièrent à chaque marche rapprochant l’individu de nous. Depuis combien de temps retenais-je ma respiration ? Plus que quelques marches…Des sueurs froides ruisselaient le long de ma nuque. Il posa le pied sur le sol de la cave. Il était vêtu de noir. Il tenait une kalachnikov à la main. Mes tremblements se transformèrent en spasmes violents. Je baissai les yeux en espérant devenir invisible, les livres ne cachaient pas ma tête. Lorsque soudain il aboya : « Hé toi le p’tit babtou debout ! ». A qui parlait-il ? Ma tête se rentra de plus belle. « LEVE-TOI FILS DE PUTE ! » hurla-t-il d’une voix rauque, inhumaine. Je relevai légèrement le lac froid qui me servait de nuque. Il pointait son arme sur moi. Peut-être pointait-il à côté ? Il me fixait. Le doute n’était plus envisageable. Comme pour retarder le moment fatal, je posai le genou sur le sol le plus lentement possible, avant de me lever sans hâte. Mes tremblements se rapprochaient maintenant plus de la crise d’épilepsie. Il me fixait encore. Je le fixai désormais moi aussi. Le dernier visage que je verrai avant de mourir serait celui d’un terroriste. J’allais mourir. Son regard était vide, creux. Ses yeux me parurent si ignorants que je compris qu’il n’y avait d’effrayant chez cet être que son apparence. Oui, c’était un idiot. De quoi avais-je peur ? Il tira.

Rien ne se produisit. Rien ne sortit de son arme. Rien. Je n’étais pas mort. L’incompréhension dans son regard vint intensifier l’absurdité apparente de ses yeux. Il ouvrit son arme brutalement, elle avait encore des munitions. Il tira à nouveau. Rien ne se produisit. Rien. Juste le doux parfum des livres. L’odeur du savoir.

C’était un terroriste dans une librairie.

C’était un idiot dans un temple de connaissances.

-2eme : Louise Valentin

Il pleuvait ce jour-là sur la ville et la lumière des lampadaires se reflétait dans les flaques. La jeune fille, pâle et menue, s’avançait d’une démarche maladroite et gracieuse en trébuchant sur les pavés. Ses cheveux trempés et ses grands yeux clairs lui donnaient l’allure d’une créature irréelle, errant dans un monde hostile et froid. Alice n’était cependant, ni faible, ni innocente. Lorsqu’elle arriva chez elle, elle secoua ses cheveux, les dénoua et attendit avec un geste nerveux de la main, rythmé par le tic-tac angoissant de l’horloge imposante dressée dans un coin de la pièce. Ses deux frères arrivèrent un moment après, tandis qu’elle demeurait fébrile. Le plus grand la questionna d’un regard, auquel elle répondit d’un air résolu. Ce qu’elle s’apprêtait à faire lui causerait bien des remords, mais les raisons qui la poussaient à se mettre en danger étaient beaucoup trop impérieuses. Elle renoua donc la masse bouclée de ses cheveux, s’efforçant vainement de saisir les mèches folles qui s’échappaient de sa coiffure, et se vêtit de noir. Elle se maquilla pour paraître plus âgée car, bien qu’elle eût presque seize ans, elle semblait en avoir à peine une douzaine. Enfin, elle dissimula son visage sous un masque. Son frère Thomas la suivit à l’extérieur, où la pluie avait cessé. Ils se rendirent à la librairie du bout de leur rue, méconnaissables.

La libraire lisait un livre, son air habituellement sévère remplacé par une concentration intense. Elle leva à peine les yeux de son roman lorsqu’ils entrèrent dans la boutique puis elle aperçut l’arme que Thomas tenait d’une main tremblante. Elle fixa le jeune homme de son regard gris acier pendant un bref instant, avant de reposer les yeux sur son ouvrage. Alice attendit nerveusement, et observa la librairie rangée avec un soin méticuleux. Chacun des livres était disposé dans son étagère, aucun ne dépassait. L’odeur des livres neufs emplissait la boutique entière rappelant à Alice sa tendre enfance, quand sa mère la conduisait là-bas et désignait chacun des ouvrages avec une tendresse étonnante. Celle-ci lui avait appris le respect des livres et lui avait transmis son goût pour la lecture. Depuis toujours, Alice était intriguée par tous les ouvrages rangés si méthodiquement, s’interrogeant sur les histoires qu’ils renfermaient. Pour elle, observer le livre avec impatience, avant même de le lire, était presque aussi important que la lecture elle-même.

La libraire reposa enfin son livre, la faisant sursauter, et observa songeusement les deux jeunes gens. Son chignon métallique et son regard perçant les impressionnèrent plus qu’ils ne l’auraient cru.

  • Si c’est une plaisanterie, elle est mauvaise, dit-elle d’un ton sec.
  • Je… Ce n’en est pas une, balbutia Alice.
  • Nous vous demandons juste le contenu de la caisse, ajouta Thomas.
  • Juste ? Rien que ça ? Très bien, servez-vous, dit la libraire d’un ton sarcastique en désignant la caisse fermée.

Alice observa la femme, déjà âgée, qui lui faisait face. Malgré l’apparence de faiblesse, qu’elle pouvait donner, cette femme avait une volonté de fer et une grande force de caractère. Son regard perçant semblait à même de comprendre les émotions d’Alice et de son frère. La jeune fille sentait les sanglots affluer et s’efforça de les combattre. Elle ne pouvait pas abandonner, pas maintenant, les conséquences seraient terribles. Ses frères avaient besoin d’elle. Mais elle se sentait vaincue par le regard profond, par les lèvres pincées de la femme qui se tenait droite, derrière le comptoir, sereine. Depuis la mort de ses parents, Alice avait eu à faire face à de nombreuses difficultés pour nourrir sa famille, mais sa loyauté envers ses frères avait été plus forte que tout. Elle avait volé, travaillé, peiné pour qu’ils puissent vivre de manière décente. Elle avait finalement choisi de braquer la librairie parce qu’elle savait que la sécurité y était plus faible qu’ailleurs. Elle était maintenant terrassée par une femme qui ne faisait que la regarder, qui n’avait pas même daigné esquisser un geste vers le téléphone tant elle était sûre d’elle.

  • Je vous en prie… supplia Alice, désespérée.

La libraire la regarda calmement, toujours aussi sûre d’elle, un sourire esquissé sur ses lèvres pâles.

  • Ah… Voilà ce que j’attendais…De la politesse, répondit-elle d’un ton narquois.

Elle ouvrit le tiroir de la caisse et tendit une partit de son contenu à Alice.

  • Je n’en attendais pas moins de toi, Alice, ajouta-t-elle avec un sourire victorieux.

La pluie avait repris, et la lumière des lampadaires se reflétait dans les flaques.

 Dans la catégorie adulte :

-1ère : Chiara Contartese pour  » À moitié « .

Je ne sais pas très bien comment c’est arrivé cette histoire, c’est un peu la faute de mon père, c’est toujours la faute des pères, cette idée qu’il m’a mise en tête encore enfant et qui de simple jeu s’est transformée en manie, voire en vice. J’entends encore ma mère lui dire « Mais cesse donc de lui mettre ces idées sottes dans la tête, tu vas le rendre fou ». Et c’est venu d’un coup, dans une librairie. Mais attention, pas de ces librairies étriquées qui jouent des coudes entre un boucher et un café. Non, une cathédrale, un temple, un antre oecuménique de livres urbi et orbi, installée dans une ville antique, avec vue sur une place à colonnades, dans laquelle on entrait en murmurant, écrasés de silence et de murs élevés, tapissée de livres de partout. Avec, de ci de là, perchés sur de longues échelles accrochées aux rayonnages, de petits libraires farfouillant entre les étagères, à la recherche de l’ouvrage demandé par un lecteur.

Je revois encore le visage de mon père, au premier plan, et derrière lui, à trois mètres de haut, le fond du pantalon en velours usé du libraire qui s’agitait au rythme des mouvements que faisaient ses bras, pour dénicher le livre demandé, comme on cueille une cerise gourmande en haut d’un cerisier…Il faut dire que dans la famille, pour ce qui est de lire, mon paternel tenait vraiment du vampire …Au moindre signe posé sur du papier, un journal, un manuscrit, une feuille de chou sur une table, une vitrine, ou même par terre, il se mettait à l’arrêt comme un chien de chasse flairant le cerf : il fallait examiner, éplucher, éventrer des yeux ce qu’il y avait dedans, assouvir sa soif, savoir …Tu vois – dit mon père en me regardant d’un air entendu– dans une librairie tu rentres seul et tu sors à plusieurs…entouré de vivants et de morts ! Et ce jour là, c’est suivis de César et de ses centuries que nous sommes sortis, (Bellum Gallicum) solennels….

Voilà pourquoi depuis ce jour, personne ne sort d’une librairie ou d’un cinéma devant moi sans que je ne l’imagine escorté d’un alias, un avatar, une « moitié » comme je les appelle, reflet intime de ses lectures ou de ce qu’il a vu (Dis moi ce que tu lis, je te dirai kité). Un gamin avec un journal de Mickey ne sort jamais sans trois canetons sur ses talons, un titi parisien sans son Gavroche, une élégante sans Odette de Crécy sur ses pas, un militaire sans le conte Bolkonsky à ses côtés… Quoique je fasse et où que j’aille, je peuple Paris et ses sous-sols de personnages imaginaires sortis des livres ou des écrans, et j’accole aux quidams que je croise dans la rue des héros ou des seconds rôles accrochés à leur ombre, des « moitiés » obstinées, bonnes ou mauvaises, scotchées à leurs talons. Moi-même, dans mes jours de détresse, j’ai erré pendant des mois avec Clint Eastwood à mes côtés …un monsieur qui connaît la valeur du silence…

J’ai fait des tas de métiers sans renâcler – éboueur, employé sur les marchés, intérimaire – avant de devenir libraire (il fallait bien remonter à la source comme les saumons).

C’est pour ça, quand j’ai vu Marion, il y a huit mois, entrer dans la boutique pour nous livrer nos cafés du matin, puis sortir sans un coup d’œil aux livres alentour, j’ai tout de suite compris que quelque chose clochait : à sa sortie, je n’ai rien trouvé à lui coller comme « moitié », pas le moindre personnage de roman, de polar, de film ou de manga, rien de rien. Plus elle nous rendait visite, et plus elle m’intriguait, quand même, du genre courageuse, pas rebutée par le travail, une grande plate androgyne, une frange et des cheveux longs encadrant un visage droit, une volonté féroce de décrocher son diplôme de graphiste, de se prendre en main; et à côté de ça, un abruti patenté en guise de petit ami, qu’elle collait dans son lit ou sortait au ciné selon les nécessités – c’est ça qui m’intriguait, cette façon d’avancer dans la vie à la façon des crabes, cette ligne droite qui bifurquait d’un coup à deux pas de l’arrivée, la tête sur les épaules, et un fourbis d’idées reçues dedans qui encombraient (Ah, jeunesse ! Sors donc de ta torpeur !). J’ai fini par comprendre quand un matin de novembre elle s’est enfin décidée à acheter un livre : Harlan Coben ? – j’ai dit – c’est très bien ! Tu connais un peu ? Non – elle répond – moi j’aime pas lire (Ovni ! j’ai pensé, n’aime pas lire, cétipossibe une chose pareille ?). C’est pour ma pote -elle a ajouté- elle adore…et comme elle m’invite au concert, c’est pour elle. Moi, j’approfondis, d’un air médical: Tu ne lis jamais rien ? Rien de rien ? Ben…à part des BD, non (Ouf, ai-je soupiré in pectore meo, la rédemption par les bulles ; une lectrice qui s’ignore c’est toujours si touchant.).

Alors je lui ai proposé de prendre un pot dans son bistrot, après le travail. On était vendredi, il faisait moche pour la journée, un temps gris balayé de nuages, humide jusque dans les yeux, vraiment à se mettre au chaud, et surtout pas sortir, surtout pas – Je peux t’en parler de ce livre, si tu veux. Et tu auras l’air moins cruche en lui offrant à ton amie, si tu connais un peu l’histoire, non ? Marion, elle m’a regardé en écartant d’emblée l’idée que je sois en train de la draguer. Elle avait compris, et ça la faisait sourire, cette urgence que j’avais à sauver une lectrice en rémission ; tout le contraire de ma collègue qui nous épiait en biais dans l’attente du rateau…. Nan ! dit Marion (c’est ça qui est bien chez les parisiennes grandies dans le métro : dispensées d’être polies ; on perd du temps dans les détours obliques). Ce soir c’est concert Rock avec ma pote…un an que j’attends ça, niet, nada, hors de question que je loupe ça, telle que tu me vois là, je suis déjà en retard…pour le cours de rattrapage on verra demain !

C’est quand elle a détalé, son livre sous l’aisselle et le plateau dans la main, que tout d’un coup je l’ai vue, je le jure, j’ai vu derrière elle, lui emboîtant le pas, la moitié qui lui manquait, sa part introuvable, cet avatar têtu qui ne se révélait pas…c’était une vieille,…une vieille plus vieille que la vieillesse, petite, ratatinée, fripée et ridée, flottant dans une chemise de nuit tâchée et qui accrochée à son tee-shirt, moitié pleurant, moitié protestant, répétait sans fin : « Pourquoi m’as-tu tirée du lit ? Laisse moi me recoucher, ne m’oblige pas à marcher, … ». Et devant elle, Marion qui la tirait et la bousculait doucement pour la faire avancer. « Laisse moi » –psalmodiait la vieille – « Laisse moi me reposer, je t’en prie, je n’en peux plus, suis fatiguée, trop fatiguée, sois gentille, laisse moi dormir … » Mais Marion continuait, avançant à petits pas, reprochant à la vieille de la mettre en retard, l’obligeant à marcher et la grondant comme une enfant. Elles avançaient toutes les deux comme ça, par saccades, tandis que la vieille renâclait en pleurant, suppliant Marion de la laisser s’étendre …

C’est le lendemain que j’ai compris, quand la gérante du bistrot nous a appris la nouvelle. Pas de cafés ce matin là, et pas de Marion non plus. Le concert rock du vendredi 13. Un bain de sang. Disparue, Marion, dans le gouffre des ombres, la cinquième dimension, la grisaille d’un novembre à Paris. Une simple connaissance qui manquait à l’appel ? Pas tout à fait une amie, enfin presque, à moitié.

Pourquoi donc est ce que j’avais alors au fond de la gorge comme un reflux de mots qui refusaient de sortir, pourquoi est ce que j’ai pensé en hurlant en moi-même : MAIS QU’EST-CE QUE TU AVAIS DONC DE SI GRAND A FAIRE, MARION, VENDREDI ! pour refuser de prendre un pot avec un ami, quelqu’un, n’importe qui, et TE PLANQUER au chaud, loin du bruit ?

En fermant la librairie le soir, je me demandais quel autre métier j’allais bien pouvoir faire, et puis en me relevant, je l’ai vue du coin de l’œil, la vieille, assise sur le rebord de ma vitrine. C’était bien la première fois que je voyais une moitié sans sa source, un avatar sans son vivant. Elle était là recroquevillée et plus ratatinée encore, à gémir les lèvres serrées, les yeux fermés, à peine secouée par les sanglots, grelottant comme un moineau en hiver, toute en larmes ravalées. C’était son lit ou Marion qui lui manquait maintenant ?

Alors la voilà, la sale vérité. Les gens voient dans la mort une grande faucheuse, une femelle dominante qui dézingue d’un coup sec ceux qu’elle choisit du regard. Mais ça c’était avant. Maintenant, la mort, c’est une vieille rhumatique, abandonnée et geignarde qui traîne ses douleurs dans les rues et qu’on accroche sans le vouloir, une ombre errante, transie de solitude, …en mal de repos, et qu’on empêche de dormir…

C’est fou quand même, cette mort, même plus foutue de tenir tête à la jeunesse.

-2eme : Sandrine Waronski pour  » Alice au pays sans merveille ».

Silence de plomb. La nuit égrène sa vile litanie. Cette torpeur fétide me ceint de toute son hideur. Les minutes au goût d’éternité. Et cette solitude. Elle ronge mes sens, petit à petit. Heureusement, tu es là. Mon fil d’Ariane. Ma colonne vertébrale. Je ne te connais pas encore mais tu fleuris en moi. Mon trésor de cœur, ma raison de vie. Ton père est ailleurs. Je ne sais pas trop… L’évoquer me nourrit d’illusions que je ne devrais sans doute pas bercer. Les heures vespérales restent criblées de doutes. J’ai si peur. Je sais que c’est pour notre bien mais la contrition me hante par moments. Pourquoi être ici alors que mon âme sœur réside à mille lieues de cet antre désolé ?

Un morceau de pain, de la chicorée. Les repas, frugaux, restent néanmoins un moment d’apaisement dans mon emploi du temps si prévisible. Quelques miettes tombent sur la couverture. Une nourriture spirituelle. Un attachement inénarrable me lie aux livres. Leur présence bienfaitrice comble le vide béant qui règne alentour. De temps à autres, j’ose une incursion dans cette malle aux délices où le mot plaisir vient renouer avec mon bonheur alangui. L’espace d’un instant, j’oublie jusqu’à mon ombre. L’inquiétude s’estompe pour laisser place à un sentiment d’apaisement qui fait merveille. Mes doigts virevoltent sur les rayonnages. Les Rougon-Macquart. Le tour du monde en 80 jours. Bel-Ami. Des œuvres philosophiques et ma madeleine de Proust du moment : les contes pour enfants.

Je suis Alice aux pays des merveilles, claquemurée dans un lacis inextricable. Un lapin blanc semble ouvrir la voie vers un monde nouveau. Je tente de le suivre tant bien que mal. Il file à telle vitesse. La fatigue s’amenuise au fil des pages. Les lettres de jais semblent tracer l’issue de mon dessein. J’aspire à des lendemains qui chantent. Te découvrir enfin. Etreindre derechef l’être aimé. Une petite maison dans un jardin diapré. Un coucher de soleil laissant place au ciel ruisselant d’étoiles, ça fait si longtemps que ce tableau reste muet. Ne pas se perdre en route surtout. Garder le cap en suivant cet animal malicieux. Je suis gourmande de mots, avide d’histoires qui se terminent sur une note radieuse. Décidément, ce petit chenapan chemine de plus en plus vite. Vais-je parvenir au faîte de mes aspirations ? Redoubler d’énergie. Ne surtout pas le perdre de vue. Ouf, je l’aperçois. Je vais y arriver. Encore un tout petit effort. Il franchit une porte. Sera-t-elle assez grande pour absorber mes rêves ? Elle paraît si étroite d’ici. Ne me reste plus qu’une chose à faire pour illuminer mes chimères. Le lapin rit aux éclats et moi je cours, cours, cours…

Mes jambes sont engourdies. Ma tête cotonneuse soupire sa peine. J’aimerais tant partir d’ici. Je sais pourtant que ces murs de pierre sont bienfaiteurs. Ils m’enserrent néanmoins d’une façon redoutable. Je ne sais plus le jour. Je n’hume plus la nuit. Hormis mes rares escapades dans la librairie, je suis enfermée dans mes doutes. J’ai l’impression que je ne sortirai jamais de cet endroit. Quelle impudence de m’apitoyer sur mon sort. Je devrais m’estimer chanceuse d’être là. Que serait mon quotidien si je ne vivais pas parmi ces œuvres de papier ? Aurais-je encore le loisir d’évoquer mon ressenti ? Y penser me ramène invariablement au père de cet enfant. Je voudrais chasser mes craintes. Comment le pourrais-je ? Le gris de mon ciel entonne un air monocorde qui ne sait sourire.

Un bruit sourd résonne. Des ronronnements entêtants. Que se passe-t-il ? J’ai tellement peur. Comme ce jour terrible où… Je ne vois rien. Je ne peux pas sortir de toute façon. S’il n’y avait que moi, je serais sans doute capable de déplacer des montagnes, mais nous sommes deux désormais. Je ne peux laisser une impulsion guider mes choix. J’aimerais comprendre. Ces vibrations intenses au sol. La sensation étrange d’un évènement tonitruant. Mes neurones bouillonnent. L’anxiété me gagne de part en part. Je tremble d’effroi. Une crampe insensée me tenaille l’abdomen. Je m’accroche désespérément à l’œuvre de Lewis Carroll comme à un talisman doué de pouvoirs magiques. Je ne pense plus. Je me sens si désemparée. Les heures passent. J’ai l’impression de perdre la raison, seule, avec la terreur pour unique compagne. Mon heure est comptée. Je le sens. Des pas se rapprochent. Je ne reconnais pas la démarche délicate de Madame Taillandier. C’est fini. Je prends conscience que je ne connaîtrai pas mon enfant. Je ne reverrai jamais Jeannot.

Un grincement me fait tressaillir. La porte s’ouvre d’un coup sec. Une vive lumière noie mes yeux. Des mots virevoltent. Ils revêtent pour moi un goût si étrange. On me prend par la main ; m’inclinant vivement à sortir. J’ose à peine y croire. Est-ce bien réel ? Ma propre histoire a forgé en moi, le poids de la méfiance. Chaque pas me poussant dehors est lesté de suspicion. Pourquoi ne pas suivre, tout simplement, ce son enchanteur ? Il souffle un vent de liberté. Cette liberté chérie dont mon mari a été privé pour d’infâmes raisons. Si Hélène Taillandier ne m’avait pas cachée dans son arrière-boutique, j’aurais peut-être pris le train moi aussi. Au lieu de ça, elle m’a mise à l’abri. Un réduit glauque, vraiment peu amène mais qui a su me protéger d’une cruauté sans nom. La barbarie d’hommes assoiffés de haine.

Ici, j’étais Alice au pays sans merveille mais Paris est libérée désormais. Je suis passée de l’autre côté du miroir.